Synthèse

Les peuplements de pin laricio couvrent 21 000 ha en Corse. Presque 80 % de ces habitats prioritaires, uniques en Europe, sont gérés par l’Office National des Forêts (ONF). Les enjeux y sont très divers et peuvent, si les objectifs ne sont pas clairement fixés, donner lieu à des conflits d’intérêt.

Citons tout d’abord l’enjeu production de bois ; 80 % du bois vendu sur pied provient actuellement de l’essence pin laricio qui fait ainsi fonctionner en grande majorité la filière économique du bois sur la Corse. Ces forêts sont de plus traditionnellement utilisées pour l’élevage extensif (porcins, bovins voire caprins). Quelques siècles de ces pratiques, avec en parallèle l’exploitation historique des feuillus tel que le chêne blanc ou du sapin pectiné, l’abattage systématique d’essences considérées comme « nuisibles » telles que l’if, ont appauvri le cortège des essences compagnes du pin laricio. Sur certains secteurs, cette pression pastorale est tout de même en nette diminution permettant à la forêt de reconquérir des milieux ouverts. Ce phénomène peut, selon les cas, engendrer une perte de biodiversité notable par substitution d’habitats maintenus grâce au pâturage. C’est le cas pour des peuplements reliques de genévrier thurifère qui se voient envahis par le pin laricio et qui disparaîtront à terme si aucune aide ne leur est apportée. Citons également les enjeux paysage et accueil du public ; la région Corse triple voire quadruple sa population en été et les forêts de montagne où les habitats à pin laricio sont présents, sont très fréquentées pendant cette période. Pour finir, ces habitats ayant été reconnus comme prioritaires par la Communauté Européenne, les propriétaires et les gestionnaires ont la responsabilité de les maintenir, ainsi que les habitats et les populations d’espèces communautaires qui leur sont associés, dans un bon état de conservation.

Aussi, en association avec quelques partenaires, l’ONF a saisi l’opportunité de réaliser un projet LIFE sur ces habitats, dont le but principal est de réfléchir à une véritable gestion conservatoire de la richesse des forêts de montagne par la mise en œuvre d’actions concrètes et par la production de recommandations de gestion. Les objectifs visés sont de renforcer l’état de protection de l’habitat à pin laricio, de restaurer les habitats associés les plus atteints, de prendre en compte dans la gestion quotidienne des forêts les espèces utilisant les habitats à pin laricio, de développer l’activité de suivi des espèces protégées, et enfin d’informer les utilisateurs et d’accueillir le public sur des sites choisis.

Pour atteindre ces objectifs plusieurs moyens ont été mis en œuvre :

  • travaux de restauration et de conservation d’habitats : plantations de 900 feuillus en enclos ou avec protections individuelles dans différentes forêts de pin laricio, plantation de 1 000 pins laricio dans un peuplement d’if en mélange, plantation de 3 000 sapins pectinés sur 15 ha dans une hêtraie d’altitude, enclos de protection de la régénération du hêtre et du sapin en forêt de pin laricio, enclos de protection de la régénération de l’if, enclos de protection d’une zone humide sur 1,5 ha, restauration d’un peuplement de genévriers thurifères sur 1 ha, dégagement manuel dans deux peuplements d’ifs sur 5 ha, création sur 3,5 ha d’une bande débroussaillée autour des deux peuplements d’if pour lutter contre le feu, démaquisage et ouverture de milieu sur 19 ha en forêt de pin laricio pour améliorer le biotope du mouflon, travaux sylvicoles de berges pour mettre en lumière les rives de ruisseaux et les « désenrésiner »,
  • prospections, inventaires, cartographie et recommandations de gestion pour certaines espèces forestières (travaux des partenaires du projet) : amphibiens endémiques, chiroptères forestiers, sittelle corse et autour des palombes,
  • prospections, inventaires cartographie et recommandations de gestion sur les zones humides forestières, principales sources de biodiversité en forêt : 17 ha répertoriés
  • formations du personnel ONF à la reconnaissance des habitats, des stations, de la flore de montagne, des espèces animales citées plus haut
  • production de documents d’aide à la gestion conservatoire : plan de gestion de la réserve biologique dirigée de Valdu Niellu, expertise de la réserve biologique intégrale du Tavignano, principes et critères de choix de réserves biologiques (travaux de la Commission Consultative Régionale des Réserves Biologiques mise en place dans le cadre de ce projet), plaquettes sur la gestion des ripisylves et les truites macrostigma, typologie des peuplements de pin laricio, édition de classeurs destinés aux agents de terrain sur les habitats et stations présents en forêt soumise en Corse, ouvrage « contribution à la conduite des peuplements de pin laricio et habitats associés » (500 exemplaires),
  • création de produits de communication : trois sentiers thématiques, exposition et plaquette d'information sur le pin laricio (11 000 exemplaires).

 

Neuf sites Natura 2000 couvrant près de 20 000 ha en forêt relevant du régime forestier ont ainsi été prospectés.

La mise en œuvre des travaux forestiers a apporté un pool d’expérimentations de conservation et de restauration d’habitats dont les résultats ne pourront être visibles que dans quelques dizaines d’années. Cependant, les travaux de protection de régénération d’essences sont déjà très satisfaisants et les plantations affichent un bon taux de reprise. Il faudra suivre de près les travaux réalisés sur le peuplement de genévrier thurifère car il est le plus en danger de disparition de part sa très faible représentation sur la Corse.

Les inventaires faunistiques et floristiques apportent un bon aperçu des espèces présentes en forêt et peuvent tenir lieu « d’état zéro » pour un suivi de l’évolution des populations. Une partie du personnel ONF a aussi pu être formé à leur reconnaissance et sensibilisé à la protection de leurs habitats.

La production de documents d’aide à la gestion est un point fort de ce projet. Leur déploiement a été effectué en interne comme en externe (partenaires institutionnels principalement) et nous observons des retours favorables. L’ouvrage de contribution à la conduite des peuplements est notamment très apprécié pour sa convivialité et pour l’esprit de synthèse regroupant l’ensemble des informations de gestion accumulées depuis des années de gestion forestière en Corse par l’ONF. Des recommandations de gestion concrète y sont données et nous commençons à avoir des demandes d’exemplaires supplémentaires auxquelles nous ne pouvons malheureusement pas répondre. Cet ouvrage tombe à point nommé alors que la Collectivité Territoriale de Corse, nouvellement propriétaire des anciennes forêts domaniales, met en place sa commission forestière régionale. Nous espérons qu’il lui apportera un référentiel d’informations pour l’aider à développer sa politique régionale.

Très peu de problèmes ont été rencontrés lors de ces 57 mois de travail sur les habitats à pin laricio. On peut cependant souligner la difficulté à obtenir des plants, de feuillus notamment, d’origine corse qui auraient été préférables pour les projets de reconstitution des habitats.

Les recommandations issues de ce projet consolident l’approche d’une gestion cohérente en terme d’équilibre entre les différents objectifs assignés à la forêt. Les différentes procédures de gestion intègrent plus que jamais la prise en compte de la biodiversité notamment lorsqu’on est en présence d’un objectif de production de bois.

Si dans leur ensemble les habitats à pin laricio ne présentent pas de signe majeur de mauvais état de conservation, il ne faut pas oublier la menace principale qui pèse sur eux, à savoir le feu de forêt. En effet, depuis quelques années, les feux forestiers parfois d’une rare intensité (ex. feu de 2003 en forêt de Tartagine) détruisent de grandes surfaces dans les peuplements de pin laricio. Favoriser la réimplantation de feuillus en forêt résineuse, restaurer les ripisylves, créer des bandes de débroussaillement autour des peuplements sensibles, entretenir les pistes forestières et les bassins DFCI… sont des actes de la gestion courante qui peuvent diminuer le risque incendie. D’importants moyens sont déployés en Corse, comme dans l’ensemble des régions méditerranéennes, pour la gestion de ce risque (surveillance, moyens de lutte…), mobilisant de nombreux partenaires dont l’ONF.